Cela fait maintenant plus de 2 ans que le terrible tsunami du 11 mars 2011 a ravagé la côte Est du Japon, dans la région du Tohoku suite au séisme de magnitude 9. Il y a un peu plus d’un an, j’écrivais un article intitulé « Penser à Tohoku » … Aujourd’hui, j’écris « Ne pas oublier Tohoku »…

En effet, les choses ont bien évolué depuis 2011, mais les effets dévastateurs de l’énorme vague meurtrière restent très visibles sur la Côte Est de Sendai et dans le cœur de ses habitants.

Un paysage encore dévasté

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Les millions de tonnes de débris qui étaient encore éparpillés partout ou formaient des andains géants  rassemblés par des centaines de pelleteuses ont presque toutes disparues. Elles ont  laissé la place à de vastes étendues nues où ne poussent difficilement, sur une terre gorgée de sel, que quelques mauvaises herbes. Là où il y avait la ville, il n’y a plus que les parpaings de béton des fondations des maisons, formant des figures géométriques permettant de deviner les pièces de ce qui était des maisons pleines de vie…

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Les débris ont été évacués vers des usines ailleurs au Japon, ou sont traités dans des centres d’incinération flambants neufs et ultramodernes implantés au milieu des zones dévastées. Ca et là, des cimetières de voitures ou de bateaux où s’entassent les carcasses sont toujours là…

La plupart des bâtiments qui avaient résisté au tsunami et tenaient encore debout ont été détruits, car trop fragilisés. A Minamisanriku, une des villes les plus touchées, l’hôpital a été rasé, mais les ruines du Centre de Secours ont été conservées tel un symbole du courage et de l’abnégation. En effet, ce bâtiment a été ravagé par l’énorme vague noirâtre et les pompiers, restés jusqu’au bout pour avertir la population par radio et haut-parleur, y ont laissé pour la plupart leur vie, notamment Miko Endo, jeune femme qui refusa même de monter sur le toit pour continuer à crier dans le haut-parleur qu’il fallait fuir la ville en urgence. L’autel bouddhiste qui a très vite été dressé devant ce qui n’est plus qu’une structure en ferraille tordue est toujours là, visité en permanence par des Japonais qui s’y recueillent en mémoire des disparus.(Voir article « Une héroïne à Minamisanriku » )

 

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A Kesennuma, même constat, il ne reste plus que les fondations des maisons et l’énorme bateau qui a rompu ses amarres le 11 mars 2011 pour aller s’échouer plusieurs centaines de mètres à l’intérieur de la ville, poussé par la vague et broyant tout sur son passage. Lui aussi est conservé comme symbole, pour ne pas oublier.

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 Partout, sur les flancs des collines, les arbres qui restent rappellent la hauteur qu’a atteinte l’eau qui a pénétré dans les terres. En dessous d’une ligne invisible mais très nette, les arbres ont été arrachés ou coupés et emportés par le courant. Les maisons situées au dessus de cette ligne sont intactes, mais en dessous il n’y a plus rien, si ce n’est quelques ruines ou des habitations miraculeusement épargnées mais devenues inhabitables. 

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La reconstruction, l’espoir

Cependant, le balai des pelleteuses continue toujours, mais si certaines d’entre elles ont toujours pour rôle d’amasser les débris, d’autres sont là pour éliminer les fondations des maisons qui étaient dans les zones inondées devenues interdites de toute construction. L’Etat Japonais a en effet défini les zones dorénavant inconstructibles, et est en train de faire réaliser de gigantesques digues (10 à 20 mètres de haut) derrière lesquelles les villes pourront se reconstruire.

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Parmi les centaines de milliers d’habitants qui vivaient ici, certains ont quitté la région, relogés ailleurs au Japon, dans leur famille ou dans un lieu où ils ont pu retrouvés du travail. Mais la plupart d’entre eux vivent encore dans des logements provisoires situés sur les collines, dans des villages préfabriqués de petites maisons modulaires. C’est mieux que rien, mais leur situation est terrible, car à leur perte de maison et leur déracinement, il faut souvent ajouter la perte de travail et d’activité. La plupart vivaient de la mer, étaient pêcheurs ou marins, ou travaillaient dans les industries liées à la pêche, toutes activités qui ont été anéanties et peinent à revivre.

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Pourtant, la vie économique reprend petit à petit. A Watari, quelques maisons flambant neuf semblent sorties de terre, parfois au milieu des zones dévastées, à côté d’une maison en ruine… Ceux qui ont décidé de reconstruire en bord de mer, non protégés par une digue, le font à leurs risques et périls et ne seront sans doute pas assurés en cas de nouvelle catastrophe. Mais comment demander à un pêcheur d’aller habiter à 20 km à l’intérieur des côtes ? 

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Des grues et pelleteuses s’activent pour reconstruire les quais des ports de pêche sur lesquels viennent s’amarrer les bateaux rescapés ou tout neufs. L’activité reprend, des usines ou ateliers rouvrent, en dur ou parfois sous des toiles de tente, pour transformer les produits ramenés de la mer. Fukushima n’est pas loin, alors les poissons sont régulièrement contrôlés, mais heureusement la zone qui est au Nord de la Centrale nucléaire ne connaît pas de problème de radioactivité et les poissons sont sains. Je ne m’étendrai pas plus sur le problème du nucléaire dans cet article car cela n’en est pas le propos, et parce que d’autre part je ne suis pas assez spécialiste dans le domaine pour faire le tri entre les informations alarmistes des pessimistes et les propos rassurants des optimistes, et aussi parce que sur place ce n’est pas, à tort ou à raison, le sujet prédominant.

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Les ostréiculteurs (les huîtres de Sendai sont particulièrement réputées) n’ont toujours pas pu vendre de nouvelles huîtres, car le tsunami a dévasté leurs parcs et il faut au moins 3 ans pour que les naissains donnent  des coquillages commercialisables. Mais ils ont parallèlement des cultures d’algues leur permettant d’avoir un peu d’activité et de rentrée d’argent, malheureusement insuffisante pour reprendre les salariés qui travaillaient pour eux.

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Ca et là, les commerces sont réapparus. Des petits « convenience store » (sortes d’épiceries où l’on trouve de tout), des boutiques et des restaurants ont rouverts dans des préfabriqués, redonnant une vie commerçante et sociale à la population.

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La solidarité»

Après le choc du tsunami, les pertes humaines et le deuil terrible des survivants qui ont quasiment tous perdus des membres de leur famille ou des proches, quelques uns ont pu se reconstruire une vie ailleurs au Japon. Mais beaucoup n’avaient pas cette possibilité ou cette envie, leurs racines et leur vie étant ici, sur la côte de Sendai.

Les assurances et les aides de l’Etat permettent de reconstruire petit à petit les ateliers ou commerces de ceux qui sont prêts à repartir de zéro, courage et optimisme chevillé au corps. De nombreuses grosses entreprises nationales ou internationales apportent leur soutien financier ou logistique pour la reconstruction du Tohoku. Sur la côte, les ostréiculteurs ont été très sensibles à l’aide que leur ont apporté leurs homologues du bassin d’Arcachon. Mais il faudra encore du temps aux artisans, pêcheurs et commerçants pour retrouver un revenu suffisant pour vivre correctement et pouvoir à nouveau embaucher des salariés, aujourd’hui forcés au chômage et à l’inactivité, afin de voir revenir le niveau d’activité que connaissait la région avant.

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Alors, malgré qu’ailleurs, au Japon et dans le monde, la compassion pour les victimes du tsunami s’essouffle un peu, il y a quand même un vaste mouvement de solidarité qui vient les aider. De nombreuses associations se sont implantées pour apporter du réconfort aux populations, notamment en s’occupant des enfants ou des personnes les plus âgées, telle Ichigoko (petite fraise) implantée à Watari, ou en proposant des activités sportives, telle First Ascent Japan. Cette dernière association envisage sérieusement d'implanter le sport de balle à main nue que propose l'association française Frontball dans un but de solidarité et de socialisation des enfants au moyen de la pratique d'un sport simple et peu onéreux.

 

Volontaires pour le Tohoku

Il y a aussi le mouvement connu au Japon sous le nom de « volunteers » : les volontaires. De partout, de toutes les régions du Japon, ces bénévoles viennent consacrer quelques jours à une mission ayant pour but d’aider les sinistrés.

Ces missions sont très variées, selon les besoins et la saison. Nettoyage minutieux des rizières ou des champs, tri des déchets, travaux de peinture ou de maçonnerie, aide au travail chez les agriculteurs ou pêcheurs, etc.

Beaucoup d’associations existent, et toutes fonctionnent à peu près selon le même schéma. Elles sont subventionnées par l’Etat, mais les volontaires doivent quand même participer aux frais de transport en bus et à la nourriture, ce qui montre par ailleurs leur motivation. Le mouvement de solidarité est tel, et/ou les associations pas assez nombreuses,  qu’il faut s’y prendre longtemps à l’avance pour se porter volontaire.

 Alors qu’en décembre 2011 nous n’avions pas pu participer à une de ces missions, faute de place, Yoko et moi avons pu nous engager en Avril 2013 auprès de L.S.A. (Life Support Association of Tohoku Earthquake) pour 2 jours de volontariat.

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Rendez-vous était pris à 23h30 à Tokyo, station d’Akihabara, pour monter dans le minibus qui devait nous conduire en 7 heures de route à Minamisanriku avec la vingtaine d’autres volontaires.  Difficile de dormir dans les fauteuils étroits du bus mais, dès 7 heures du matin, nous arrivions au bureau de l’association où on nous équipa de bottes, de gants et d’un dossard portant le sigle de l’association.

Les tâches du jour sont alors réparties entre les volontaires : un groupe ira repeindre des bateaux tandis que les autres iront chez des ostréiculteurs et pêcheurs pour les aider dans le travail des algues. Nous faisions partie de ce deuxième groupe et nous fûmes donc déposés chez une famille d’ostréiculteurs pour travailler les algues wakame et mekabu pendant 2 jours. L’accueil de la famille, les parents, les deux fils et la grand-mère, fut très chaleureux et ce fut une joie de participer au travail en commun. Le tsunami avait entièrement détruit leur atelier de transformation et était venu jusqu’au seuil de leur maison pourtant située en hauteur. Atelier et bateau détruit, parcs à huîtres et coquilles Saint-Jacques dévastés, c’est avec un courage extraordinaire que le chef de famille a pris la décision de tout reconstruire plutôt que partir.

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Au-delà de l’aide matérielle que nous leur avons apporté (le travail des algues demande beaucoup de main d’œuvre, mais ils n’ont pas encore les moyens d’embaucher du personnel), l’échange humain est peut-être tout aussi important. Je les ai peut être un peu fatigué avec mes questions, mais ils ont sans doute été touchés de voir que, venus de France, nous étions solidaires avec leurs efforts de survie. Les pauses et les repas furent de grands moments de partage.

En fin d’après-midi, le minibus vint nous chercher pour retrouver les autres volontaires et visiter la côte avant un bon bain public réparateur ! Le soir, une réunion permit à chacun d’exprimer, avec sincérité et émotion, les raisons pour lesquelles il était là. Si l’ambiance entre les participants était jusque là assez neutre (on est au Japon), elle se détendit nettement et les sourires et rires heureux illuminèrent les visages des jeunes et moins jeunes volontaires devenus amis.

Le lendemain, nous retrouvions la même famille pour les aider à nouveau, et là aussi je pense qu’une vraie complicité et amitié est née. Comme souvent dans ces cas là, je pense que nous avons plus reçu que donné, et la philosophie de ces habitants de la Côte du Tohoku, tout comme leur courage, est un véritable exemple à suivre. Aussi modeste qu’ait été notre participation à ce mouvement de volontaires pour aider le Tohoku, ce fut un grand plaisir de donner ainsi un peu de notre temps et de notre énergie pour participer au renouveau de cette région et de ces gens meurtris.

 

Ne pas oublier Tohoku

En conclusion, on peut voir que suite au tsunami du 11 mars 2011, les choses sont loin de s’être normalisées sur la Côte Est du Japon, région de Tohoku.  A n’en pas douter, le courage et la détermination de ses habitants permettra de retrouver à terme une situation de vie normale, mais cela demandera encore beaucoup de temps, d’énergie et d’argent.

Si en France on ne peut pas facilement participer de façon pratique, en se portant « volontaire », on peut toutefois les aider financièrement par le biais des nombreuses associations récoltant les dons pour des programmes bien précis. Voir par exemple Japonaide ( http://japonaide.org/ ) qui organise des manifestations pour récolter des dons pour la croix-rouge Japonaise, pour la construction de « Maisons pour Tous », pour un camping vert pour les enfants de Fukushima, etc.

Il faut surtout ne pas oublier Tohoku et garder à l’esprit que, là-bas, rien n’est réglé. Les habitants du Tohoku sont particulièrement sensibles aux gestes de solidarité qui, au-delà de l’aide matérielle, leur prouve qu’ils ne sont pas oubliés.

 

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Sur un cap de la Côte-Est du Japon, le tsunami a épargné ce pin en raison de sa forme de dragon. Il est devenu un symbole de résistance!

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Cette statue de sumotori a été renversée de son piédestal par le tsunami, mais elle a bien vite retrouvé sa place face à l'Océan

 

 le 29 mai 2013, Oriibu

 

Lire aussi: Penser à Tôhoku (Et la côte Est du Japon touchée par le tsunami du 11 mars 2011)

Plus de photos:

Album Photo Côte de Sendai, Avril 2013

Album Photo Côte de Sendai, Décembre 2011